02/11/2025
Dominique Manotti est la marraine de notre premier Salon du Polar. Sébastien, président de l'association l'Etang des livres nous parle de son coup de coeur: 𝗠𝗮𝗿𝘀𝗲𝗶𝗹𝗹𝗲 𝟳𝟯
Un polar politique et un devoir mémoriel.
Avec Marseille 73, Dominique Manotti rappelle à quel point le roman noir n’est pas simplement un divertissement haletant mais une arme critique, une mise en lumière des zones d’ombre que l’histoire officielle tend à effacer. Dans le sillage d’attentats visant des travailleurs immigrés algériens, l’intrigue tisse le portrait d’une ville à vif : Marseille, meurtrie, en proie aux tensions post-coloniales, mais aussi laboratoire d’une violence étatique et policière à peine voilée.L’ombre de la guerre d’Algérie, Manotti choisit le début des années 70, époque charnière marquée par le silence d’État et les rancunes toujours vives. Elle montre comment la guerre d’Algérie, officiellement close depuis les Accords d’Évian, continue de laisser des traces sanglantes dans le quotidien marseillais. Les exactions du passé s’invitent dans le présent : policiers aux méthodes douteuses, discours racistes banalisés, impunité organisée. Par ce détour, l’auteure met en évidence la continuité des logiques coloniales jusque dans la gestion sécuritaire des quartiers populaires.
Des personnages taillés au scalpel
L’un des talents caractéristiques de Manotti réside dans la précision clinique avec laquelle elle façonne ses personnages. Pas de pathos inutile ni de psychologie diluée : en quelques traits secs, tout est dit. Le commissaire Daquin traverse ce récit comme un fil rouge, regard lucide sur une France qui préfère détourner la tête plutôt que d’affronter ses démons. À ses côtés, policiers, militants, immigrés, mais aussi relais politiques et médiatiques composent un théâtre réaliste où chaque figure devient révélatrice d’une époque.
Une écriture chirurgicale
Il y a dans ce texte la sécheresse volontaire et implacable du reportage. Manotti cisèle ses phrases comme un scalpel qui tranche, sans fioriture. Cette économie de moyens laisse éclater d’autant plus violemment la brutalité des événements. L’écriture ne se met jamais en avant : elle travaille à rendre possible la lecture du réel, dans toute sa crudité historique. Le rythme, tendu mais jamais artificiel, emprunte à la fois au polar et au document.
Une littérature de contre-mémoire
Au-delà de l’enquête policière, Marseille 73 s’impose comme un livre de mémoire. En rendant visibles ces crimes oubliés, Manotti fait œuvre d’historienne autant que de romancière. Le roman noir devient ainsi contre-histoire, rappelant que l’oubli est souvent un choix politique. Créer du récit, c’est aussi refuser l’effacement.
Sébastien G.
02/11/25
Président de l'association L'Etang des livres