29/07/2026
L’eco à l’horizon 2027 : un chantier encore institutionnel
Six ans après l’annonce de la réforme du franc CFA en 2019, le projet de monnaie unique ouest-africaine avance, mais sans rupture nette. Réunis ce 19 juillet à Freetown, en Sierra Leone, à l’occasion de la 69e session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, les dirigeants de la CEDEAO ont réaffirmé leur engagement à lancer l’eco en 2027. Cette annonce confirme le maintien d’un calendrier plusieurs fois repoussé depuis l’objectif initial de 2020, tout en révélant la méthode retenue pour y parvenir.
Plutôt qu’un basculement simultané de l’ensemble des pays membres, l’approche adoptée à Freetown est progressive : seuls les États remplissant les critères de convergence macroéconomique intégreront l’eco dès son lancement, les autres bénéficiant d’un accompagnement technique pour les rejoindre par la suite. Cette flexibilité peut se lire de deux façons. Elle traduit d’un côté un principe de réalisme après de nombreux reports successifs, ayant déjà conduit à un changement d’approche lors du sommet d’Abuja de décembre 2025, où les dirigeants s’étaient inquiétés des retards accumulés. De l’autre, elle laisse en suspens la question de savoir ce qui distinguera concrètement l’eco d’une simple juxtaposition de régimes monétaires nationaux.
Cette question se pose avec d’autant plus de pertinence que l’espace CEDEAO reste profondément fragmenté sur le plan monétaire. Les huit pays de l’UEMOA continuent d’utiliser le franc CFA, arrimé à l’euro, tandis que le Nigeria et le Ghana disposent de monnaies souveraines à cours flottant, le naira et le cedi, don’t la gestion macroéconomique répond à des logiques très différentes de celles de la zone franc. S’y ajoutent des monnaies nationales plus modestes comme le dalasi gambien ou le franc guinéen. Concilier ces régimes hétérogènes suppose une convergence budgétaire et une coordination des politiques de change qui, à ce jour, n’a pas été atteinte, ce qui explique que certains économistes plaident pour des solutions intermédiaires, comme une monnaie de transition régionale, plutôt qu’un saut direct vers une union monétaire complète.
À cette difficulté technique s’ajoute une zone d’ombre politique. Depuis leur retrait de la CEDEAO en 2024 pour fonder l’Alliance des États du Sahel, le Mali, le Burkina Faso et le Niger occupent une position ambiguë : ils demeurent membres de l’UEMOA et continuent d’utiliser le franc CFA, tout en affichant une rhétorique de rupture avec Paris et en évoquant la création d’une monnaie propre à l’AES. Le projet d’eco est désormais porté par les douze États membres restants de la CEDEAO, sans que le sommet de Freetown n’ait apporté de clarification sur le sort de ces trois pays dans la future union monétaire.
La position française ajoute une couche supplémentaire à ce tableau. Le président Emmanuel Macron a récemment renvoyé la responsabilité de la suite du processus aux seuls États africains, estimant que la France avait rempli ses engagements depuis la réforme de 2019, notamment la levée des principales contraintes historiques associées au système CFA. Ce repositionnement intervient alors que le franc CFA continue pourtant de circuler tel quel dans huit pays d’Afrique de l’Ouest et six d’Afrique centrale, ce qui illustre le décalage persistant entre les annonces politiques et les changements effectifs sur le terrain.
Au-delà du calendrier, plusieurs éléments symboliques ont néanmoins été actés à Freetown, comme l’enregistrement officiel de la marque « ECO » auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, ainsi que l’intégration de la Guinée à la Task Force présidentielle chargée du dossier, dont une réunion de travail doit se tenir avant le sommet ordinaire de décembre 2026 sous la coordination de la présidence ivoirienne. Ces avancées, bien que réelles, restent d’ordre institutionnel plus que monétaire, et ne répondent pas encore aux questions de fond qui conditionnent la crédibilité du projet : quel ancrage monétaire pour l’eco, quelle gouvernance pour une banque centrale régionale intégrant des économies aussi contrastées que celles du Nigeria et de la Côte d’Ivoire, et quelle place pour les pays sahéliens dans l’architecture future. Autant de questions qui expliquent pourquoi le passage du CFA à l’eco demeure, six ans après son annonce, un chantier davantage institutionnel que monétaire.