26/03/2026
Un projet pour les nouvelles municipalités...
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Edito
« Rallumer la lumière », une idéologisation absurde du débat sur l’éclairage public
Par Lucie Delaporte
Fiat lux. Que la lumière soit.
Le nouveau maire de Bordeaux, Thomas Cazenave, l’a promis dans sa campagne qui l’opposait à l’écologiste Pierre Hurmic, s’il parvenait à prendre l’hôtel de ville : il allait « rallumer la lumière ». Dans les mairies écologistes remportées par la droite, la mesure de remettre l’éclairage public toute la nuit a souvent été mise en avant comme le symbole d’une sortie de l’obscurantisme écologiste, et le retour d’une gestion municipale « moderne ». De nombreux candidat·es aux élections municipales ont défendu cette mesure au nom de la sécurité. Or une étude récente a pourtant montré qu’elle n’avait strictement aucun impact sur la délinquance, quelle qu’elle soit (atteinte aux personnes ou aux biens).
L’éclairage public représente environ 40 % des dépenses énergétiques des communes et a des conséquences délétères sur le vivant.
Pour les espèces nocturnes – chauves-souris, divers rongeurs, chouettes et hiboux, insectes et papillons –, la nuit noire est un espace vital, un « habitat », considèrent les écologues. La leur retirer, c’est les contraindre à migrer ou à disparaître. Ne pouvant plus s’orienter grâce aux étoiles, les oiseaux migrateurs perdent leurs routes et meurent d’épuisement. Les lumières artificielles des villes et des villages sont aussi destructrices pour les plantes dont les rythmes sont bousculés et qui voient disparaître leurs pollinisateurs…
Pour le mammifère diurne qu’est l’être humain, la pollution lumineuse a des impacts majeurs sur sa santé physique et mentale. En perturbant ses cycles circadiens – son horloge biologique –, l’éclairage nocturne affecte durablement les cycles de sommeil entraînant à terme des problèmes de santé et des états dépressifs. Plusieurs études récentes ont aussi montré que l’augmentation de certains cancers est liée à ces rythmes à la pollution lumineuse. Alors pourquoi s’entêter ?
Dans son très bel essai 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte, 2016), le philosophe américain Jonathan Crary décrit très bien le fantasme capitaliste d’une ville « qui ne dort jamais », prélude à un salarié insomniaque et un consommateur capable de faire tourner la machine de nuit comme de jour.
Défendre l’extinction des feux la nuit est vécu pour beaucoup comme une régression quasi anthropologique. La modernité a construit son imaginaire de progrès autour de la lumière (et de la philosophie des Lumières). L’urbanisme hygiéniste qui a refaçonné nos villes modernes, comme l’urbanisme sécuritaire aujourd’hui, s’est fondé sur l’éradication des coins obscurs. Et certains inconscients voudraient aujourd’hui appuyer sur le bouton off ? Prôner « le modèle amish », pour reprendre les railleries d’Emmanuel Macron devant les dirigeants de la French Tech face aux contestations de la 5G ? La nuit de l’esprit n’est pas toujours là où l’on croit.