18/03/2026
**𝗠𝗼𝗵𝗮𝗻𝗱 𝗼𝘂 𝗛𝗮𝗺𝗺𝗼𝘂𝗰𝗵 (Hammouche) **
𝗱𝗲 𝗧𝗮𝗴𝗺𝗮 𝗮𝘂 𝗯𝗮𝗴𝗻𝗲 𝗱𝗲 𝗻𝗼𝘂𝘃𝗲𝗹𝗹𝗲 𝗖𝗮𝗹é𝗱𝗼𝗻𝗶𝗲 :𝘂𝗻𝗲 𝘃𝗶𝗲 𝘃𝗼𝗹é𝗲 𝗽𝗮𝗿 𝗹'𝗶𝗻𝗷𝘂𝘀𝘁𝗶𝗰𝗲 .
Plongée glaçante dans les archives de la justice coloniale française. En 1892, 𝗠𝗼𝗵𝗮𝗻𝗱 𝗼𝘂 𝗛𝗮𝗺𝗺𝗼𝘂𝗰𝗵, 23 ans, est condamné et déporté au bagne de Nouvelle-Calédonie. À travers son dossier matricule, découvrez le fonctionnement impitoyable de ce système d'effacement : le voyage dans des cages de fer, le travail forcé, le vol des terres, et la cruelle loi de l'exil à vie. Près de 75 ans plus t**d, son retour au village de Tagma (Béjaïa) relève du miracle absolu, mais se solde par une tragédie déchirante. Lisez ce récit pour comprendre cette page sombre de notre Histoire. ⬇️
𝗗𝗼𝘀𝘀𝗶𝗲𝗿 𝗱𝗲 𝗕𝗮𝗴𝗻𝗲 : Mohand ou Hammouch et l'enfer de la Nouvelle-Calédonie
Ce document retrace le parcours de Mohand ou Hammouch (matricule 19714) un homme originaire du fier village de Tagma N'ait Ouhaddad Algérie.
𝑻𝒂𝒈𝒎𝒂 n'était pas n'importe quel village : c'était une terre de pieux Marabouts (Mrabet) — ces lignées de lettrés, de médiateurs et de guides spirituels éminemment respectés dans la société kabyle et en Afrique du Nord en général. C'est en effet à partir de villages maraboutiques comme celui-ci, véritables bastions du savoir, que l'islam s'est propagé et enraciné à travers les montagnes et les générations. C'était une communauté viscéralement et profondément attachée à sa foi.
𝑴𝒐𝒉𝒂𝒏𝒅 né vers 1869 à Tagma, en Kabylie grandit sur une terre qu’il cultive comme fellah, au rythme des saisons. Fils de Saïd ou Hammouch et de Jenati bent Jenati, tous deux disparus avant son jugement, il est encore jeune — à peine 23 ans — lorsqu’un tournant irréversible vient bouleverser son existence. Père de deux enfants, illettré, il appartient à ces vies modestes que l’histoire emporte sans bruit.
Le 5 avril 1892, la Cour d’assises de Constantine le condamne à la peine des travaux forcés à perpétuité. Quelques mois plus t**d, après le rejet de son recours, il est arraché à sa terre natale. Le 3 janvier 1893, il embarque à bord du navire Calédonie. Direction : le bagne de Nouvelle-Calédonie, à des milliers de kilomètres de son pays.
L'horreur de cette histoire tient d'abord dans les chiffres : lors de sa condamnation en 1892, Mohand n'est qu'un jeune homme de 23 ans. En l'envoyant au bagne, l'administration coloniale l'arrache brutalement à la terre de ses ancêtres, à la ferveur spirituelle de son foyer, mais surtout à sa famille, le séparant de ses deux enfants en bas âge.
𝟭. 𝗟𝗲 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗲𝘅𝘁𝗲 𝗱𝗲 𝗹𝗮 𝗰𝗼𝗻𝗱𝗮𝗺𝗻𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗲𝘁 𝗹𝗮 𝗷𝘂𝘀𝘁𝗶𝗰𝗲 𝗰𝗼𝗹𝗼𝗻𝗶𝗮𝗹𝗲
Le registre indique que Mohand a été condamné aux travaux forcés à perpétuité pour meurtre (ce qui signifie juridiquement qu'il y a eu mort d'homme).
Cependant, la méfiance vis-à-vis de l'administration française de l'époque est totalement justifiée. À la fin du XIXe siècle, les populations locales d'Algérie étaient soumises au "Code de l'Indigénat", une justice d'exception extrêmement discriminatoire. Bien que les crimes de sang soient jugés par les cours d'assises, les accusés algériens faisaient face à des tribunaux composés de jurés colons, souvent expéditifs et sévères. La déportation massive des Maghrébins vers la Nouvelle-Calédonie ou la Guyane était effectivement utilisée par l'État français comme un outil de répression politique et sociale, visant à éloigner définitivement ceux qui étaient perçus comme des menaces ou des insoumis, et à éviter toute récidive ou rébellion sur le sol algérien.
𝟮. 𝗟𝗲 𝘃𝗼𝘆𝗮𝗴𝗲 : 𝗟𝗲𝘀 𝗻𝗮𝘃𝗶𝗿𝗲𝘀-𝗽𝗿𝗶𝘀𝗼𝗻𝘀
Le voyage vers la Nouvelle-Calédonie était une épreuve redoutable, souvent qualifiée de premier châtiment avant même l'arrivée au bagne. Pour Mohand, ce périple a commencé le 3 janvier 1893 à bord du navire La Calédonie.
Ces traversées cauchemardesques rappelaient tragiquement les conditions des navires négriers lors de la traite des esclaves vers les Amériques. À l'intérieur du bateau, les prisonniers ne voyageaient pas dans des cabines, mais étaient parqués comme du bétail dans les entrailles du navire :
* 𝗟𝗲𝘀 𝗰𝗮𝗴𝗲𝘀 𝗱𝗲 𝗳𝗲𝗿 : L'entrepont était divisé en immenses cages à barreaux (appelées "bagnolets"). On y entassait de 50 à 80 hommes.
* 𝗟'𝗵𝘆𝗴𝗶è𝗻𝗲 𝗲𝘁 𝗹𝗮 𝗺𝗮𝗹𝗮𝗱𝗶𝗲 : Comme dans les cales des navires d'esclaves, la promiscuité, l'obscurité, le mal de mer, la dysenterie et le scorbut faisaient des ravages. Les conditions de vie étaient si inhumaines que le taux de mortalité durant ces traversées était effroyablement élevé. La mort en mer était une réalité courante, et les corps étaient jetés par-dessus bord.
* 𝗟𝗮 𝗱𝘂𝗿é𝗲 : Le voyage durait en moyenne entre 3 et 4 mois pour parcourir 20 000 kilomètres, enfermé à fond de cale, parfois terrorisé par les tempêtes.
𝟯. 𝗟'𝗲𝗻𝗳𝗲𝗿 𝗱𝘂 𝗯𝗮𝗴𝗻𝗲 :Un "Esclavage d'État"
Après avoir survécu à la traversée, Mohand est arrivé sur l'Île Nou pour y subir sa peine : les travaux forcés.
Les conditions de vie au bagne étaient effroyables et s'apparentaient à une forme d'esclavage moderne institutionnalisé par l'État. Les bagnards y vivaient et y mouraient véritablement comme des bêtes de somme, ce qui entraînait un taux de mortalité vertigineux dans les camps.
* 𝗟𝗲 𝘁𝗿𝗮𝘃𝗮𝗶𝗹 𝗳𝗼𝗿𝗰é 𝗲𝘁 𝗹𝗲 "𝗰𝗼𝘂𝗿𝗯𝗮𝗿𝗶𝗹" : Il s'agissait de casser des cailloux sous une chaleur écrasante ou de défricher la jungle à la hache. La nuit n'offrait aucun répit : les récalcitrants ou les punis étaient condamnés au supplice de la barre de justice (souvent taillée dans des bois extrêmement durs et lourds comme le courbaril). Leurs chevilles y étaient emprisonnées jusqu'au matin, broyant les os et empêchant tout somme
* 𝗙𝗼𝘂𝗲𝘁, 𝗺𝘂𝘁𝗶𝗹𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻𝘀 𝗲𝘁 𝗰𝗵𝗮𝗶𝗿 à 𝘃𝗶𝗳 : Le travail s'effectuait sous la menace constante de violents coups de fouet. Si le marquage officiel au fer blanc ou rouge avait été aboli par la loi quelques décennies plus tôt, le bagne imprimait sa propre marque indélébile : les : fers pesant plusieurs kilos qu'ils portaient aux pieds s'enfonçaient dans la peau, cuisant au soleil, laissant des cicatrices à vif et des chairs putréfiées. Le désespoir était tel que les mutilations étaient courantes, souvent infligées par les forçats eux-mêmes (se couper des doigts à la hache ou s'injecter du poison) dans le seul but d'être évacués vers l'infirmerie pour échapper à ce cauchemar, quitte à en mourir.
* 𝗟𝗮 𝗴𝘂𝗶𝗹𝗹𝗼𝘁𝗶𝗻𝗲 𝗲𝗻 𝗽𝘂𝗯𝗹𝗶𝗰 :La discipline était maintenue par la terreur absolue. Les forçats condamnés à mort étaient guillotinés en place publique, devant l'ensemble des autres prisonniers forcés d'assister à l'exécution à genoux et dans un silence de mort. Une scène d'horreur bien réelle qui rappelle exactement les images poignantes du célèbre film Papillon.
* 𝗡𝗼𝘁𝗲 : Le dossier indique que Mohand a appris le métier de la "sparterie" (tressage/vannerie) en cours de peine, ce qui lui a peut-être permis de quitter les chantiers forestiers les plus mortels pour des travaux d'atelier, témoignant de sa capacité d'adaptation pour survivre.
𝟰. 𝗟𝗲𝘀 𝗰𝗼𝗺𝗽𝗮𝗴𝗻𝗼𝗻𝘀 𝗱'𝗶𝗻𝗳𝗼𝗿𝘁𝘂𝗻𝗲 :Les rebelles de la révolte de Mokrani
Il est un fait historique marquant : sur cette terre de souffrance, Mohand n'était pas le seul Algérien. À son arrivée en 1893, il a partagé son exil avec les célèbres prisonniers politiques de la grande révolte kabyle de 1871.
La Nouvelle-Calédonie était en effet le lieu de déportation des héros de l'insurrection. Mohand y a inévitablement croisé le chemin de figures historiques majeures, dont la plus connue encore présente à cette époque était Boumezrag El Mokrani, le frère et successeur du célèbre Cheikh El Mokrani (tombé au combat). Boumezrag, condamné à mort puis aux travaux forcés, survivait au bagne depuis 1874 et ne sera amnistié pour rentrer en Algérie qu'en 1904.
Aux côtés de Mohand survivaient également des centaines de combattants, des marabouts et des lettrés liés à la confrérie Rahmaniya. Beaucoup de ces insurgés n'ont jamais pu payer leur voyage de retour et ont fini par fonder ce que l'on appelle aujourd'hui la communauté des "Kabyles du Pacifique" (installée notamment dans la vallée de Nessadiou, près de Bourail). Mohand a donc purgé sa peine au milieu de ses frères de sang, de foi et d'infortune, unis par la douleur de l'exil et le souvenir de la patrie perdue.
𝟱. 𝗟𝗲 𝘀𝘆𝘀𝘁è𝗺𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗰𝗼𝗻𝗰𝗲𝘀𝘀𝗶𝗼𝗻𝘀 (𝗨𝗻 𝗰𝗮𝗱𝗲𝗮𝘂 𝗲𝗺𝗽𝗼𝗶𝘀𝗼𝗻𝗻é)
L'idée de l'administration n'était pas seulement de punir, mais de se servir des condamnés pour coloniser la terre. Lorsqu'un bagnard montrait une "conduite bonne", il pouvait espérer passer de forçat à concessionnaire. Mohand s'est inscrit dans ce système en obtenant le lot agricole n°38 à Gouembout.
* 𝗟𝗲𝘀 𝗼𝗯𝗹𝗶𝗴𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻𝘀 :Il devait défricher, cultiver la terre et construire sa propre case pour devenir autosuffisant.
* 𝗟𝗮 𝗱é𝗽𝗼𝘀𝘀𝗲𝘀𝘀𝗶𝗼𝗻 :Le système était impitoyable. À la moindre faute (une condamnation à 6 mois de prison pour un délit en avril 1916), l'administration lui a repris sa terre. Il a tout perdu et est redevenu un simple forçat corvéable.
𝟲. 𝗟𝗲 "𝗗𝗼𝘂𝗯𝗹𝗮𝗴𝗲" 𝗲𝘁 𝗹𝗮 𝗺𝗶𝘀è𝗿𝗲 𝗱𝗲𝘀 𝗟𝗶𝗯é𝗿é𝘀
La loi imposait aux bagnards, une fois leur peine terminée, de rester vivre dans la colonie :
* Pour une condamnation de 8 ans ou plus, le forçat était astreint à la résidence perpétuelle. Condamné initialement à perpétuité, Mohand était condamné à l'exil à vie, même après la réduction de sa peine.
* Ces "Libérés" vivaient souvent une misère pire que les forçats : l'administration ne les nourrissait plus. Sans terre ni argent, vieux et usés, beaucoup finissaient vagabonds dans la brousse.
𝟳. 𝗟𝗲 𝗺𝗶𝗿𝗮𝗰𝗹𝗲 𝗱𝘂 𝗿𝗲𝘁𝗼𝘂𝗿 :Un fantôme de retour au village et un héritage inattendu
La dernière annotation du document indique : "Remise de l'obligation de résidence - Décision du 11.12.1933". En 1933, Mohand a 64 ans. Cela fait déjà 41 ans qu'il a été arraché à son village de Tagma. Il obtient enfin, sur le papier, le droit légal de quitter l'île.
Pourtant, cette libération administrative n'est pas la fin de son calvaire. L'État français ne payait jamais le billet de retour. Pour rentrer, Mohand a dû financer lui-même une traversée coûtant une fortune. Il a probablement dû travailler sans relâche comme ouvrier libre ou journalier à Nouméa, s'imposant des privations extrêmes pour mettre de côté chaque centime. Rassembler une telle somme pour un homme vieillissant prenait des décennies de labeur acharné.
C'est pourquoi Mohand 𝐧'𝐞𝐬𝐭 𝐫𝐞𝐭𝐨𝐮𝐫𝐧é 𝐞𝐧 𝐀𝐥𝐠é𝐫𝐢𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐛𝐢𝐞𝐧 𝐝𝐞𝐬 𝐚𝐧𝐧é𝐞𝐬 𝐚𝐩𝐫è𝐬 𝐜𝐞𝐭𝐭𝐞 𝐥𝐢𝐛é𝐫𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 1933. Il est important de préciser que la date exacte de son retour au village reste floue dans les mémoires. À cette époque, la société traditionnelle kabyle et nord-africaine fonctionnait sur la transmission orale et n'avait pas pour habitude de dater rigoureusement les événements de la vie avec la froideur mathématique et administrative des colonisateurs. Ce que la mémoire collective a retenu, c'est l'ampleur du gouffre temporel : lorsqu'il a enfin pu fouler à nouveau la terre de son village de Tagma, près de 75 ans s'étaient écoulés depuis le début de son exil.
L'effet fut glaçant. L'homme de 23 ans qui était parti n'était plus qu'un très vieillard approchant le centenaire. À son retour inespéré, il ne restait qu'une poignée de personnes — que l'on pouvait compter sur les doigts d'une main — qui l'avaient connu de visu avant son départ. Pour tout le monde au village, depuis des décennies, Mohand était considéré comme mort depuis bien longtemps dans cet enfer lointain. Plus tragique encore : ses deux enfants, qu'il avait laissés en bas âge derrière lui en 1892, étaient probablement décédés depuis longtemps. Il avait survécu à l'enfer de la Nouvelle-Calédonie, traversé un demi-siècle de souffrance et d'oubli, porté par l'espoir du retour, pour finalement découvrir qu'il rentrait trop t**d.
Mais cette longue absence soulève une hypothèse aussi troublante que fascinante : au cours des décennies passées en Nouvelle-Calédonie, en particulier durant ses années en tant que concessionnaire ou de "libéré", il est fort possible que Mohand se soit remarié et ait eu d'autres enfants sur l'île. Beaucoup de déportés algériens ont en effet fondé des familles sur place, donnant naissance à la diaspora des "Kabyles du Pacifique". Il est donc tout à fait possible, voire probable, que les descendants de son village de Tagma aient aujourd'hui de la famille, des cousins lointains, qui vivent à l'autre bout du monde en Nouvelle-Calédonie, unis par le sang de cet homme au destin hors du commun.
- 𝐄𝐭 𝐬𝐢 𝐚𝐮𝐣𝐨𝐮𝐫𝐝’𝐡𝐮𝐢 𝐧𝐨𝐮𝐬 𝐩𝐫𝐨𝐧𝐨𝐧ç𝐨𝐧𝐬 𝐞𝐧𝐜𝐨𝐫𝐞 𝐬𝐨𝐧 𝐧𝐨𝐦,
𝐜𝐞 𝐧’𝐞𝐬𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐫𝐨𝐮𝐯𝐫𝐢𝐫 𝐮𝐧𝐞 𝐩𝐚𝐠𝐞 𝐝𝐮 𝐩𝐚𝐬𝐬é,
𝐦𝐚𝐢𝐬 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐥𝐮𝐢 𝐫𝐞𝐧𝐝𝐫𝐞 𝐜𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐥’𝐡𝐢𝐬𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐥𝐮𝐢 𝐚 𝐩𝐫𝐢𝐬 :
𝐬𝐚 𝐩𝐥𝐚𝐜𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐦𝐢 𝐥𝐞𝐬 𝐯𝐢𝐯𝐚𝐧𝐭𝐬, 𝐝𝐚𝐧𝐬 𝐥𝐚 𝐦é𝐦𝐨𝐢𝐫𝐞 𝐝𝐞𝐬 𝐡𝐨𝐦𝐦𝐞𝐬.
(Tagma mémoire et miroir)