30/09/2026
« ATTENDS-MOI, PAPA ! » : LA PHOTO D’UN ENFANT CANADIEN DEVENU LE SYMBOLE DES FAMILLES SÉPARÉES PAR LA GUERRE
Le 1er octobre 1940, à New Westminster, en Colombie-Britannique, le photographe du Vancouver Daily Province Claude P. Dettloff se place dans la rue pour photographier des soldats canadiens en marche. Les hommes du British Columbia Regiment (Duke of Connaught’s Own Ri**es) quittent la ville pour rejoindre leur nouvelle affectation. Soudain, un petit garçon de cinq ans, Warren « Wh**ey » Bernard, échappe à la main de sa mère Bernice et court vers la colonne. Son père, le soldat Jack Bernard, se retourne et lui tend la main sans rompre les rangs. Dettloff déclenche exactement à cet instant. Il vient de réaliser l’une des photographies canadiennes les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale.
La puissance de l’image tient à ce qu’elle ne montre ni bataille, ni destruction, ni mort. Elle montre ce qui précède : la séparation. À gauche, Bernice tend le bras vers son fils ; au centre, Wh**ey court vers son père ; à droite, Jack Bernard sourit et tend sa main, alors que derrière lui la colonne semble se prolonger presque à l’infini. La photographie sera rapidement connue sous le titre « Wait for Me, Daddy » — « Attends-moi, Papa ! ». Elle est publiée dès le lendemain et connaît une diffusion considérable. Elle sera ensuite utilisée lors des campagnes canadiennes d’emprunts de guerre. À travers cette scène spontanée, des milliers de familles reconnaissent leur propre expérience : le père, le mari, le frère ou le fils qui part sans que personne puisse savoir avec certitude quand — ni même s’il — reviendra.
L’histoire comporte cependant une nuance importante : les hommes photographiés ce jour-là ne partent pas directement outre-mer. Le régiment se dirige alors vers Nanaimo, sur l’île de Vancouver. Le British Columbia Regiment sera ensuite transformé en unité blindée et envoyé en Europe en 1944 au sein de la 4e Division blindée canadienne. Il combattra notamment en Normandie, dans la poche de Falaise, puis lors de la progression vers la Belgique, les Pays-Bas et l’Allemagne. Jack Bernard survivra à la guerre. Pendant près de cinq années, l’enfant immortalisé courant vers lui grandira avec l'incertitude qui accompagne des millions de familles de combattants.
En octobre 1945, Jack Bernard rentre finalement au Canada et retrouve son fils. Wh**ey a alors dix ans. La photographie, elle, a depuis longtemps dépassé leur histoire familiale pour entrer dans la mémoire collective canadienne. Une statue reproduisant la scène sera même érigée des décennies plus t**d à New Westminster. Ce qui rend encore aujourd’hui cette image si bouleversante tient probablement à sa simplicité : Wh**ey ne comprend ni les stratégies militaires, ni les enjeux géopolitiques, ni l’immensité de la guerre qui ravage le monde. Il sait seulement que son père s’éloigne. Alors il court pour le rattraper.
Source de l’illustration : Claude P. Dettloff, « Wait for Me, Daddy », New Westminster, Colombie-Britannique, Canada, 1er octobre 1940 — photographie d’époque colorisée.
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