11/06/2026
Comment le Togo [ou plutôt Faure Gnassingbé] transforme les divisions ouest-africaines en opportunité économique
Alors que la Cedeao se fracture, Lomé se pose en hub logistique et renforce son rôle de trait d'union entre les États côtiers et ceux de l'interland. Mais l'économie togolaise reste peu diversifiée et encore trop dépendante du commerce international.
Par Thaïs Brouck
Publié le 09 juin 2026
Le voyage de Faure Essozimna Gnassingbé en valait la peine. Lors de la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l'Afrique, qui s'est tenue en août 2025 au Japon, Toyota a décidé de miser sur le petit pays d'Afrique de l'Ouest qu'est le Togo. « Nous allons accroître nos investissements et développer nos activités dans le pays », a annoncé Ichiro Kash*tani, le PDG du groupe. Le premier constructeur automobile mondial doit implanter une plateforme de distribution dans le port autonome de Lomé. Celle-ci servira de point d'entrée pour l'importation, la distribution et le service après-vente des véhicules Toyota à l'échelle régionale.
Une consécration pour le Togo, qui renforce encore son statut de hub logistique régional. En 2024, le pays a assuré 29,5% des services de transport liés aux exportations de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), devant la Côte d'Ivoire (26,7%). Ces services ont généré 185 milliards de francs CFA (280 millions d'euros) de recettes pour l'État, soit une progression de 77% en cinq ans.
Cette dynamique pourrait se poursuivre. Dans une Afrique de l'Ouest traversée par les crises politiques, les tensions sécuritaires et les recompositions régionales, le Togo mise sur le pragmatisme. Si le pays résiste relativement bien aux pressions extérieures, c'est notamment parce qu'il est devenu un espace de continuité commerciale entre les États côtiers et les pays de l'Alliance des États du Sahel.
Un espace commercial régional fragmenté
Depuis les coups d'État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, les relations au sein de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) se sont fortement tendues. Les sanctions imposées par l'organisation régionale au Niger après le putsch de juillet 2023, les débats autour d'une éventuelle intervention militaire puis le retrait officiel des trois pays sahéliens de la Cedeao en janvier 2025 ont durablement fragmenté l'espace commercial régional.
« Le Togo a adopté une position pacifique en opposition aux mesures strictes décidées par la Cedeao. Le pays apparaît ainsi comme un partenaire sûr et fiable avec lequel il est possible de commercer sans incertitude majeure », explique l'économiste togolais Ablam Estel Apeti. Les États sahéliens, enclavés, restent dépendants des ports côtiers pour leurs importations stratégiques : hydrocarbures, produits alimentaires, matériaux industriels ou équipements.
Or, dans un environnement régional devenu plus conflictuel, « le choix des corridors est désormais aussi politique que logistique », résume Ablam Estel Apeti, qui souligne que l'incertitude provoquée par les sanctions régionales a profondément perturbé « les routes commerciales établies et les relations économiques avec les fournisseurs et les clients ».
La diplomatie togolaise serait-elle devenue un levier économique à part entière ? Le Port autonome de Lomé, l'un des principaux hubs portuaires du continent, bénéficiait déjà d'atouts structurels majeurs. Seul port en eau profonde naturel d'Afrique de l'Ouest, l'infrastructure régie par le groupe italo-suisse MSC peut accueillir de très grands porte-conteneurs et sert de plateforme de transbordement pour de nombreuses compagnies maritimes internationales. Mais la crise régionale lui a offert de nouvelles opportunités.
Bien que des chiffres récents ne soient pas disponibles, plusieurs sources concordantes indiquent que les flux commerciaux sahéliens transitant par Lomé ont sensiblement progressé depuis deux ans. Les autorités togolaises ont parallèlement accéléré les investissements logistiques afin de consolider cette dynamique : modernisation des infrastructures portuaires, amélioration des corridors routiers, et digitalisation des procédures douanières.
La situation « reste serrée mais pas alarmante »
Mais la force du Togo constitue aussi sa principale vulnérabilité. Le pays demeure fortement dépendant des services logistiques et du transit régional. « Les recettes du pays restent tributaires des aléas de la demande étrangère et des événements mondiaux », souligne Ablam Estel Apeti. Une affirmation confirmée par les données macroéconomiques.
Selon le Fonds monétaire international (FMI), la croissance togolaise s'est établie à 5,3% en 2025 et devrait légèrement accélérer à 5,5% en 2026. L'inflation, qui avait lourdement progressé après la guerre en Ukraine - jusqu'à 7,6% en 2023, son plus haut niveau en trois décennies - est repassée au dessous de la norme communautaire de 3% depuis 2025. Le ministre togolais des Finances et du Budget, Essowè Georges Barcola, qui n'a pas donné suite à nos demandes d'interview, affirmait récemment dans un communiqué que « les indicateurs économiques demeurent solides malgré un environnement régional complexe ».
Mais, dans le même temps, le pays reste confronté à une importante contrainte budgétaire. Le déficit public atteignait encore 6,4% du PIB en 2024, notamment sous l'effet des dépenses sécuritaires engagées face aux menaces djihadistes dans le nord du pays. Le FMI prévoit toutefois un retour progressif vers le seuil communautaire de 3% dès cette année.
La dette publique s'établissait à 68% du PIB à fin 2025. Après plusieurs années de hausse rapide, les autorités assurent être engagées dans une stratégie de stabilisation de l'endettement. La situation « reste serrée mais pas alarmante », juge Ablam Estel Apeti. La dette togolaise étant majoritairement détenue sur le marché régional en francs CFA, le pays reste relativement protégé du risque de change.
Le pari manqué de l'industrialisation
Dans ce contexte, Lomé aura-t-il les moyens de financer sa feuille de route gouvernementale « Togo 2025 » ? Car en plus de faire du pays un hub logistique, la stratégie ambitionne d'accélérer son industrialisation. Secteurs visés : les phosphates - plus précisément la production d'engrais - ainsi que les matières premières agricoles, en particulier le coton et le soja. Lomé mise notamment sur la plateforme industrielle d'Adétikopé, située à une trentaine de kilomètres au nord de la capitale.
Entre ambition industrielle et réalité économique, il y a parfois un gouffre. Au-delà de l'annonce de Toyota, la plateforme peine encore à produire des effets d'entraînement significatifs.
Le tissu économique togolais fait également face à d'importantes difficultés d'accès au capital. « Les contraintes financières freinent l'investissement privé et, par conséquent, le développement des PME, moteurs de la croissance durable et de la création d'emploi », détaille l'économiste togolais.
Ainsi, faute d'être une puissance régionale majeure et sans être encore parvenu à amorcer une véritable industrialisation, le Togo cherche avant tout à devenir un passage incontournable entre le Sahel et les marchés internationaux. Une stratégie qui pourrait renforcer son poids économique régional. Mais qui l'expose aussi davantage aux chocs sécuritaires et politiques venant du nord du pays.
Jeune Afrique