01/08/2026
Par Lounis Ait Meziane
Mustapha était de cette trempe d'hommes que l'histoire ne fabrique qu'en de rares occasions. Un homme d'une humilité désarmante, d'une simplicité lumineuse, mais d'une inébranlable fermeté lorsqu'il s'agissait de défendre les causes justes. Militant infatigable des droits humains, il porta toute sa vie les combats pour la justice sociale, les libertés démocratiques, syndicales et identitaires. En politique, il ne transigeait jamais avec les principes : inflexible sur le fond, courtois dans la forme, il incarnait cette noblesse du militant qui préfère la force des convictions à la violence des mots.
De lui, je garde trois souvenirs gravés dans ma mémoire, trois images où il apparaît, drapé de son burnous blanc, symbole d'une Kabylie digne, fière et fidèle à ses valeurs.
La première remonte aux années universitaires, à la cité Hasnaoua. Dans l'exiguïté d'une chambre d'étudiant, transformée pour un soir en véritable agora de la pensée libre, nous assistions, avec plusieurs militants progressistes, à une conférence animée par Benyaou Madjid sur l'ouvrage de Karl Marx " le Capital" alors enseignant et recteur de l'Institut des sciences économiques. Autour de lui se trouvaient notamment Mohand Bakir, Mokrane Gacem, Belaid Mouzaoui et Aziz Sadat et d'autres figures du mouvement démocratique. Mustapha était là, discret, attentif, déjà animé par cette foi inébranlable dans le débat d'idées et l'engagement citoyen.
Le deuxième souvenir est celui du syndicaliste de combat. À la tête du syndicat autonome de l'ENIEM, il mena avec courage et détermination la bataille contre l'article 120. Moi et Mohand Bakir, nous lui rendions régulièrement visite au siège de l'ENIEM. Ces moments privilégiés nous permettaient de nourrir nos convictions au contact d'un homme de principes. Il fut l'un des véritables pionniers du syndicalisme autonome en Algérie, ouvrant une brèche historique dans le monopole syndical et offrant aux travailleurs un espace de liberté, de dignité et d'émancipation.
Enfin, le troisième souvenir demeure sans doute le plus marquant. Le 29 juin 1994, lors de la marche organisée pour exiger toute la vérité sur l'assassinat de Boudiaf, notre groupe de militants de l'association Ouchellouche Nassim d'Ighil Bougueni (Aïn El Hammam) défilait derrière une banderole proclamant : « Non au dialogue avec les islamistes du FIS. » Arrivés à la place du 1er Mai, des militants du RCD tentèrent de nous empêcher de participer à la marche avec ce slogan, au motif qu'il dérangeait. C'est alors que Mustapha surgit. Avec son autorité naturelle, son calme et sa détermination, il ordonna sans hésiter à ces militants de se retirer et nous invita à poursuivre la marche en brandissant notre banderole. Ce jour-là, il donna une leçon de démocratie. Il démontra qu'un véritable démocrate ne craint jamais la pluralité des voix lorsqu'elles s'expriment dans le respect des principes. Opposé au dialogue engagé alors avec les islamistes du FIS par le chef de l'État, Lyamine Zéroual, il resta fidèle à ses convictions, sans jamais sombrer dans le sectarisme ni renoncer aux valeurs démocratiques.
Mustapha s'en est allé, mais les hommes de cette stature ne disparaissent jamais tout à fait. Ils continuent de vivre dans les combats qu'ils ont menés, dans les libertés qu'ils ont défendues et dans la mémoire de ceux qui ont eu le privilège de croiser leur chemin.
Que la terre lui soit légère. Repose en paix, cher Mustapha. Ton âme, aussi belle que ton engagement, demeurera à jamais dans nos mémoires.