26/09/2026
À partir de ce jour, nous vous proposerons l’histoire de grandes figures féminines ayant marqué l’histoire de l’Afrique.
Lison:
Nous sommes en 1883. Taytu Betul s'apprête à épouser Menelik II, alors roi du Choa, qui deviendra empereur d'Éthiopie en 1889. Issue d'une famille noble et influente du nord de l'Éthiopie, Taytu possède déjà, avant son mariage, ses propres terres et une influence politique considérable. Elle dispose même de ses propres forces armées. Cette indépendance n'est pas exceptionnelle dans l'histoire africaine ; durant des siècles, de nombreuses femmes de pouvoir ont dirigé des territoires, administré des richesses et joué un rôle politique majeur. Après son mariage avec Ménélik II, Taytu s'installe avec lui à Entoto, sur les hauteurs dominant la région. Elle y découvre une vaste vallée située en contrebas, dont le paysage attire immédiatement son attention. En 1886, alors qu'elle observe cette plaine, elle est émerveillée par l'abondance d'une fleur qu'elle n'avait jamais vue auparavant : le mimosa, dont les fleurs jaunes donnent à la vallée une couleur dorée. Séduite par la beauté du lieu, Taytu convainc Menelik de quitter Entoto pour établir une nouvelle capitale dans cette vallée. Elle lui donne le nom d'Addis-Abeba, qui signifie en amharique "nouvelle fleur". Sous son impulsion, les premières constructions commencent : palais, bâtiments administratifs et habitations voient progressivement le jour. La ville attire alors les dignitaires, l'armée et des populations venues de différentes provinces. Addis-Abeba devient ainsi la capitale de l'Éthiopie, fonction qu'elle conserve encore aujourd'hui. Surnommée "la Reine des reines " (Etege), Taytu devient rapidement l'une des figures les plus influentes de la cour impériale sous le règne de Menelik II. Elle représente le courant conservateur qui souhaite préserver les traditions et l'indépendance de l'Éthiopie face aux influences européennes, tandis qu'une partie de la cour est favorable à une modernisation inspirée des modèles occidentaux. Profondément méfiante envers les ambitions coloniales européennes, Taytu adopte une position particulièrement ferme face aux Italiens, qui cherchent à étendre leur influence sur l'Éthiopie. Contrairement à Menelik II, qui privilégie parfois la négociation et les compromis diplomatiques, Taytu défend une ligne plus intransigeante lorsqu'elle estime que la souveraineté du pays est menacée. Le 2 mai 1889, Menelik II signe avec l'Italie le traité de Wuchale, un accord destiné officiellement à garantir "la paix et l’amitié " entre les 2 pays. Le traité est rédigé en 2 versions : l'une en amharique et l'autre en italien. Cependant, l'article 17 devient rapidement une source de conflit majeur. Dans la version amharique, l'article indique que l'Éthiopie "peut" avoir recours à l'Italie pour ses relations diplomatiques avec les puissances étrangères. Dans la version italienne, le texte affirme que l'Éthiopie "doit" passer par l'Italie, ce qui revient à placer le pays sous une forme de tutelle diplomatique. En 1890, lorsque cette divergence est découverte, Taytu comprend immédiatement le danger que représente cette interprétation pour l'indépendance éthiopienne. Selon certaines traditions rapportées, c'est au cours d'un banquet impérial qu'elle est informée de la situation et qu'elle prend conscience de la manœuvre diplomatique italienne. S'appuyant sur la version italienne du traité, Rome affirme alors que l'Éthiopie est devenue son protectorat. Menelik II refuse cette interprétation et dénonce officiellement le traité de Wuchale le 12 février 1893. Taytu joue un rôle central dans la mobilisation politique et militaire du pays. Face aux Italiens, elle déclare ceci : "Je suis une femme. Je n'aime pas la guerre. Mais je préfère m□urir plutôt que d'accepter votre traité. Vous voulez que l'Éthiopie soit représentée auprès des autres puissances comme votre protectorat, mais cela n'arrivera jamais. Nous préférons aller en gu€rre et défendre notre patrie plutôt que de nous soumettre à vous." Les tensions augmentent progressivement jusqu'à conduire à la première gu€rre italo-éthiopienne. En 1895, l'Italie envahit l'Éthiopie, espérant imposer son contrôle sur le pays. Le 1er mars 1896, Menelik II et Taytu sont à la tête des forces éthiopiennes lors de la célèbre bataille d'Adoua. Taytu ne se contente pas d'un rôle symbolique : elle participe activement à l'organisation de l'armée et dirige une unité pendant la campagne. La victoire éthiopienne est décisive. L'armée italienne est vaincue, mettant fin aux ambitions c○l●niales de Rome sur l'Éthiopie. Le 26 octobre 1896, l'Italie signe le traité d'Addis-Abeba. Celui-ci annule le traité de Wuchale et reconnaît pleinement l'indépendance de l'Éthiopie. Le nouveau traité est rédigé en amharique et en français afin de limiter les risques de divergences d'interprétation. L'Italie reconnaît alors officiellement la souveraineté éthiopienne et un accord est également conclu concernant la libération des prisonniers de gu€rre italiens. Après la victoire d’Adoua, Taytu continue d'exercer une influence considérable à la cour impériale. Cependant, lorsque la santé de Menelik II commence à décliner, elle intervient davantage dans les affaires de l'État, ce qui lui attire l'opposition de plusieurs responsables politiques. Après la mort de Menelik II, le 12 décembre 1913, son petit-fils Lij Iyasu lui succède. Afin de réduire l'influence de Taytu, celle-ci est progressivement écartée du pouvoir et contrainte de se retirer à Entoto, dans l'ancien palais où elle avait autrefois vécu avec Menelik. Le 27 septembre 1916, Lij Iyasu est renversé par une coalition de nobles, de responsables militaires et de membres influents de l'Église orthodoxe éthiopienne. Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer cette destitution, notamment ses relations avec certains dirigeants musulmans, ses orientations politiques et ses positions jugées trop éloignées des traditions de la monarchie chrétienne éthiopienne. Taytu Betul, attachée à la défense du pouvoir impérial traditionnel et proche des milieux conservateurs, fut soupçonnée par certains contemporains d'avoir soutenu ce changement, même si l'étendue exacte de son implication reste débattue par les historiens. Taytu Betul s'éteint le 11 février 1918. Elle repose aujourd'hui aux côtés de Menelik II dans le mausolée impérial du monastère Taeka Negest Ba’eta Le Mariam, à Addis-Abeba. Femme politique, stratège, fondatrice symbolique d'une capitale et figure majeure de la résistance éthiopienne face aux ambitions c○loniales européennes, Taytu Betul demeure l'une des personnalités féminines les plus marquantes de l'histoire africaine.