03/05/2024
SARAH KOFFI OU LA REVOLUTION SOCIALE EN MARCHE
La chose choque. Ça tremble de partout. Certains estiment qu’elle est impertinente, voire impolie. D’autres parlent d’elle comme d’une jeune fille intelligente et courageuse, qui a eu ras le bol de garder le silence sur les injustices que lui font subir ses patrons à longueur de journée. Les derniers, enfin, n’y voient qu’une belle distraction lancée par les +454 pour détourner l’attention sur les débats de fonds en ce qui concerne le découpage électoral inégal. Nous reviendrons sur ce point une autre fois. Pour le moment, nous nous proposons de partager notre opinion sur le "tsumani social nommé Sarah Koffi", en deux (02) minutes de lecture diagonale.
Nous parlons bien entendu de la Présidente auto-proclamée des "servantes". Déjà le terme même semble ne pas seoir, autant que celui de "domestique", puisque le dictionnaire consacre plutôt la fonction de gouvernante pour décrire la dignité du travail colossal accompli par ces femmes au quotidien dans les maisons.
Dans un pays développé, les sorties de cette jeune fille écœurée et révoltée auraient fait l’objet d’un vaste travail social et médiatique comparable au phénomène en Occident.
Mais bon ! On préfère critiquer le fait que cette jeune fille apporte dans le débat public les questions jugées intimes. Or, ces mêmes femmes qui critiquent son attitude, n'ont pas peur de leur livrer leurs objets intimes et ceux de leurs proches, y compris leurs époux et leurs enfants. Que peut-il arriver de pire dans une maison où la "domestique", continuellement humiliée et injuriée pour des vétilles, est aussi celle qui lave les dessous de Madame et Monsieur, et donc a le pouvoir d’en faire ce qu’elle veut ? Et que dire quand la nourriture servie sur la table ne sait même pas d’où elle vient ni ce qu’elle contient ?
Normalement, chaque femme qui traite mal (maltraite) sa « domestique » devrait avoir peur en rentrant chez elle. C’est pourquoi la remarque est faite sur les réseaux sociaux qu’il y a de nombreux enfants qui disparaissent, des couples qui se désunissent, des enfants qui sont sauvagement battus par des servantes et qui finissent par être traumatisés, etc.
Sans vouloir tout mettre sur le dos de ces braves jeunes filles (qui n’ont rien fait de mal sinon souhaiter gagner un peu d’argent soit pour se payer des cours, soit passer des concours, ou encore juste s’occuper d’un enfant abandonné entre leurs mains par un irresponsable ou d’un parent malade), nous pouvons dire que, si une « domestique » agit mal, sa « patronne » y est pour quelque chose.
Nous assistons à une forme de déshumanisation du féminisme. C’est une femme qui porte l’estocade aux soi-disant féministes en leur démontrant bien qu’elles ont démissionné de leur rôle de femme. Quelle femme sensée prendra désormais le risque de laisser sa cuisine ou sa chambre, ou même la vie et la santé de ses enfants, à une « domestique » ? Et puis, en quoi peut-on se targuer du titre de femme si, avec les faux ongles, on n'est plus capable de s'occuper de rien dans sa propre maison, sinon des boîtes à bijoux et de la télécommande de la télévision?
Question entre "nous" les femmes: "Sommes nous si occupées que nous ne sachions plus faire la part des choses et mettre en priorité ce pourquoi nous avons lutté pendant tant d’années, de mois ou de semaines ? Ou alors, pensons nous que le foyer est un acquis indissoluble ?"
Cette jeune fille est en train de dire à toutes les femmes au foyer hyper-féministes mais devenues aujourd'hui anti-femmes :
« Femmes, faites attention ! Vos « je n’en disconviens pas » ont fini par ne plus convenir à vos hommes ! Ils sont polygames en secret par votre faute ! Et nous sommes des victimes de viol à domicile, silencieuses et obligées de cacher tous ces scandales. Mais notre temps vient ! Nous nous réveillons enfin ! Nous allons nous battre pour prendre ce qui nous est dû ! à moins que… à moins que vous nous traitiez avec moins de morgue, plus de respect, plus d’égard, et plus de justice sociale et financière. Parce que nous vous tenons là où vous savez, et ça risque de ne pas être bon si nous nous levons et commençons à réagir! »
Pour ceux qui ont une teinture philosophique, ce langage n’est pas nouveau. C’est la dialectique du maître et de l’esclave telle que décrite par Hegel, renforcée de la Volonté de Puissance de Nietzsche. L’esclave qui sait que son maître ne peut vivre sans lui, à un moment donné, secoue ses chaînes et revendique sa liberté et la restauration de ses droits. Mais s’il n’est pas satisfait dans sa revendication, il engage une lutte au péril de sa vie, et obtient de devenir le maître de son maître, après l'avoir anéanti.
Par-delà les récriminations à propos de Sarah Koffi et les cris d’aigrette des boudeuses professionnelles, voyons ce qui se passe comme une vraie révolution sociale, où les plus faibles, mais aussi les plus indispensables (les vigiles, les chauffeurs, les éboueurs, etc.), ceux qui tiennent la vie de leurs maîtres, se réveillent et s’organisent peu à peu pour prendre une revanche sur la vie. Apprêtons nous, ce raz-de-marée risque d’en emporter plusieurs. Le mouvement commence avec les servantes, mais bientôt, ce vent va se gonfler des poumons des autres marginaux de notre société de consommation, qui pleurent la nuit de ne pas être rémunérés avec justice et respectés avec dignité.
A moins que.... A moins que l’Etat donne un statut légal, officiel et décent à ces personnes, en encadrant leur activité par des lois justes et équitables. Ce ne serait que justice, dans une Côte d'Ivoire, dite solidaire, où les nominations budgétivores empêchent les plus pauvres de respirer...
Jean N'Douffou, analyste social et politique,
Initiateur de la Plateforme citoyenne