20/02/2026
Transfert du fichier électoral de la CENI à l’ONIP : avancée institutionnelle ou promesse de plus en RDC ?
La remise officielle du fichier électoral 2022 de la Commission électorale nationale indépendante à l’Office national d’identification de la population, sous la supervision du Vice-Premier ministre en charge de l’Intérieur, de la Sécurité, de la Décentralisation et des Affaires coutumières, a été présentée comme une étape « structurante » pour la gouvernance publique en République démocratique du Congo. Derrière ce geste solennel, une question centrale demeure : s’agit-il d’un véritable tournant institutionnel ou d’un énième effet d’annonce sans lendemain ?
Sur le principe, l’initiative paraît porteuse d’espoir. Le fichier électoral constitue aujourd’hui l’une des bases de données les plus étendues du pays sur la population adulte. Le transférer à l’ONIP pour contribuer à la constitution du Fichier général de la population traduit une volonté de cohérence entre les institutions publiques. L’identification des citoyens n’est pas un simple enjeu administratif : derrière chaque donnée, il y a un visage, une famille, des droits à protéger et une sécurité à garantir. Dans un pays marqué par l’informalité documentaire, la construction d’un registre d’identification fiable représente un enjeu stratégique majeur pour l’État.
Les promesses associées à cette démarche sont lourdes de sens. Un fichier général consolidé devrait permettre de jeter les bases d’une carte d’identité nationale crédible, de renforcer la lutte contre la fraude et la criminalité, d’améliorer le contrôle des flux migratoires et de rendre plus rationnelle la planification des politiques publiques, notamment dans les secteurs de la santé et de l’éducation. En d’autres termes, l’identification de la population est la colonne vertébrale d’une gouvernance moderne : sans données fiables, l’action publique se fait à l’aveugle.
Mais l’enthousiasme ne peut faire l’économie d’un regard critique. Le fichier électoral n’a pas été conçu comme un registre d’état civil. Il porte en lui les limites des processus d’enrôlement : doublons, inscriptions multiples, omissions de certaines catégories de la population, notamment les non-électeurs. S’il peut servir de point de départ, il ne saurait, en l’état, constituer une base définitive pour l’identification nationale. La responsabilité de l’ONIP sera donc de procéder à un travail rigoureux de nettoyage, de vérification et d’enrichissement des données, sous peine de reproduire, à une autre échelle, les fragilités du fichier électoral.
Un autre risque plane : celui de la réforme de façade. L’histoire institutionnelle de la RDC est jalonnée d’annonces ambitieuses qui peinent à se traduire en résultats tangibles pour le citoyen. Sans calendrier clair, sans financement pérenne, sans dispositifs techniques solides et sans mécanismes de contrôle indépendants, le transfert du fichier restera un acte symbolique. Or, pour le Congolais ordinaire, la crédibilité de cette réforme se mesurera à une chose simple : la possibilité concrète d’obtenir, demain, une carte d’identité sécurisée, reconnue par l’État et utilisable dans la vie quotidienne.
Enfin, la question de la gouvernance des données ne peut être éludée. La séparation stricte des rôles entre la CENI, en charge des processus électoraux, et l’ONIP, responsable de l’identification civile, devra être garantie par des garde-fous juridiques et techniques. La protection des données personnelles et la prévention de toute instrumentalisation politique du fichier sont des conditions minimales pour instaurer la confiance des citoyens.
En définitive, le transfert du fichier électoral 2022 de la CENI vers l’ONIP peut être interprété comme un signal positif de coordination institutionnelle et de prise de conscience de l’enjeu de l’identification de la population. Mais ce signal ne deviendra promesse tenue que si l’État congolais passe de la symbolique à l’opérationnel. Sans résultats visibles et durables, l’initiative risque de rejoindre la longue liste des réformes proclamées, applaudies le temps d’une cérémonie, puis oubliées au fil des urgences politiques.