16/08/2026
Unité nationale en RDC : peut-on dialoguer sans refonder les règles du vivre-ensemble ?
Face à la guerre, aux fractures politiques et sociales et à la crise de confiance envers les institutions, la République Démocratique du Congo invoque plus que jamais l’unité et la cohésion nationales. Mais l’unité peut-elle se limiter à un appel au rassemblement face à l’ennemi ? Comment construire une cohésion durable lorsque les règles communes, à commencer par la Constitution et la loi, sont contestées, contournées ou inégalement appliquées ? Le dialogue national inclusif ne devrait dès lors pas être un simple arrangement entre acteurs politiques, mais l’occasion de répondre à une question fondamentale : quel État les Congolais veulent-ils construire ensemble et sur quelles règles communes ?
En République démocratique du Congo, l’unité nationale et la cohésion nationale sont devenues des expressions familières du discours politique. À chaque grande crise, le pays appelle au rassemblement, au dialogue et à l’unité. Mais une question fondamentale mérite d’être posée : que signifie réellement l’unité nationale dans une société où les normes communes sont souvent violées, où l’impunité persiste et où les divisions politiques, sociales et communautaires demeurent profondes ?
L’unité nationale ne peut pas être réduite à l’absence de conflit entre dirigeants politiques. Elle ne signifie pas davantage que tous les Congolais doivent penser de la même manière. Dans une démocratie, l’unité se construit autour d’un socle commun : la Constitution, les lois, les institutions, la dignité humaine, la justice, la solidarité et la volonté de vivre ensemble malgré les différences.
Or, comment parler sérieusement de cohésion nationale lorsque les règles communes sont régulièrement contournées ou interprétées selon les intérêts des uns et des autres ? Comment demander au citoyen de respecter la loi lorsque ceux qui exercent le pouvoir donnent parfois le sentiment que la norme peut être négociée, contournée ou ignorée ?
La question peut sembler triviale, mais elle est profondément politique. Regardons simplement la circulation dans les rues de Kinshasa. L’automobiliste revendique le respect du Code de la route ; le conducteur de moto « Wewa » revendique, lui aussi, sa nécessité de circuler rapidement pour éviter les embouteillages et assurer sa survie économique. Lorsque chacun estime que sa propre urgence justifie la violation des règles communes, la route devient un espace de confrontation plutôt qu’un espace partagé.
N’est-ce pas là une métaphore de notre société ? Si nous ne parvenons pas à organiser pacifiquement la coexistence entre automobilistes, motocyclistes, piétons et autres usagers de la voie publique, comment prétendre construire une véritable cohésion nationale entre des citoyens, des communautés et des forces politiques aux intérêts parfois contradictoires ?
L’unité nationale exige donc davantage que des discours. Elle suppose une culture commune de la règle. Elle implique que la loi soit appliquée à tous, que l’impunité recule, les injures soient bannis, que le mépris et le dénigrement cessent de constituer des instruments ordinaires du débat public. Une nation ne devient pas unie parce que ses dirigeants proclament l’unité ; elle le devient lorsque ses citoyens ont le sentiment d’appartenir à un même destin et d’être soumis aux mêmes règles.
Dans ce contexte, le projet d’un dialogue national inclusif soulève une interrogation majeure. Comment organiser un dialogue véritablement inclusif dans une société profondément divisée, alors même que les conditions minimales de confiance entre les acteurs politiques et sociaux ne sont pas toujours réunies ?
Le dialogue ne devrait surtout pas devenir un simple mécanisme de partage du pouvoir, une négociation entre élites ou une nouvelle formule de règlement de crise. Il devrait être l'occasion de rechercher les causes profondes de nos crises et de déterminer les règles permettant au pays de sortir durablement du cycle des conflits.
La menace qui pèse sur l’intégrité territoriale de la RDC et l’agression dont le pays est victime rendent certes nécessaire un sursaut national. Face à la guerre, ne faut-il pas rassembler toutes les forces capables de défendre la souveraineté nationale ? Mais cette unité face à l’agression ne peut être durable que si elle repose sur une gouvernance crédible, une armée républicaine, des institutions légitimes et une justice capable de combattre l’impunité.
Il serait donc dangereux d’opposer la question sécuritaire à celle de la gouvernance. Comment défendre efficacement l’intégrité territoriale d’un État dont les institutions fonctionnent mal ? Comment mobiliser durablement la population pour la défense nationale lorsque celle-ci peine à accéder à l’emploi, à l’éducation, aux soins de santé, à l’eau potable, à l’électricité et à la sécurité ?
La gouvernance publique devrait ainsi être au cœur du dialogue national. Améliorer la gouvernance, ce n’est pas détourner l’attention de la guerre ; c’est précisément créer les conditions politiques, économiques, sociales et institutionnelles permettant au pays de mieux résister aux menaces qui pèsent sur lui.
Le véritable enjeu du dialogue n’est donc peut-être pas seulement de savoir qui va dialoguer avec qui, mais surtout pour quoi faire et selon quelles règles.
Un dialogue national inclusif devrait permettre de répondre à quelques questions essentielles : quelles règles communes voulons-nous respecter ? Quelle architecture institutionnelle peut garantir l’État de droit ? Comment restaurer la confiance entre gouvernants et gouvernés ? Comment lutter contre l’impunité ? Comment renforcer la justice, l’administration publique, l’armée et les services de l’État ? Comment assurer une meilleure répartition des ressources nationales ? Comment faire de la diversité congolaise une richesse plutôt qu’un instrument de division ?
La RDC n’a pas seulement besoin d’un dialogue entre acteurs politiques. Elle a besoin d’un pacte de confiance entre l’État et la société.
L’unité nationale ne se décrète pas. Elle se construit dans les institutions, dans les familles, dans les écoles, dans les quartiers, sur les routes, dans les entreprises, dans les églises et dans la vie quotidienne. Elle commence lorsque le citoyen comprend que la règle qui protège son voisin le protège également.
Ainsi, avant de demander aux Congolais d’être unis, il faut peut-être commencer par leur garantir justice, respect, sécurité et dignité. Avant de proclamer la cohésion nationale, il faut reconstruire les conditions qui la rendent possible.
La question fondamentale du dialogue national n’est donc pas seulement : « Comment nous réconcilier ? » Elle est aussi : « Quel État voulons-nous construire ensemble ? »
C’est à cette condition que le dialogue pourra devenir autre chose qu’un énième rendez-vous politique : un véritable moment fondateur pour restaurer la confiance, renforcer la gouvernance, défendre la souveraineté et refonder le vivre-ensemble congolais.