04/03/2026
Fragments de conscience #2
Entre deux versions de soi
Laisser partir ce qui était, pour rencontrer ce qui devait être
Le 2 avril, c’est la Journée mondiale de la sensibilisation à l’autisme.
On parle souvent de différences, de compréhension, d’inclusion. Mais on parle beaucoup moins de ce qui peut se passer quand cette réalité est enfin comprise, après avoir été mal lue, mal nommée ou simplement incomprise pendant trop longtemps.
Ce texte ne parle pas seulement d’autisme.
Il parle aussi de ce que ça peut faire à une vie quand les bons mots arrivent enfin…mais avec tout ce qui vient avec.
Hier, ça faisait un an, jour pour jour, à l'occasion de cette journée de sensibilisation, que j’avais écrit un premier récit sur cette « nouvelle » réalité. Un texte que j’ai nommé :
« Un ultime cri du cœur, un coming-out ».
Ce jour-là, j’ai enfin mis les mots sur ce que je vivais. Et sur ce que j’avais vécu. Mais ce que je ne savais pas encore, c’est que ces mots étaient en fait une explosion, et que son onde de choc allait ensuite faire tomber tout le reste, comme des dominos.
Avec le recul, je comprends aussi quelque chose d’important. Ce ne sont pas exactement ces mots, ni même les diagnostics en soi, qui ont causé tous les dégâts. Ma vie était déjà engagée dans un processus de destruction depuis près de deux ans.
Ce que je cherchais, à travers toutes ces démarches, ce n’était pas juste une explication. C’était une façon de rétablir ma vie. Une façon de comprendre pour réparer. De nommer pour revenir. De trouver enfin ce qui permettrait de reprendre le fil là où tout avait commencé à se défaire.
Mais ce n'est pas du tout ce qui s'est passé...
Les réponses que j’ai reçues ne sont pas venues me dire comment revenir à avant. Elles sont venues me confirmer exactement le contraire. Elles m’ont forcée à voir que ce qui s’était brisé ne pourrait pas simplement être réparé. Pas cette fois-ci... Que ce que je prenais encore pour une mauvaise passe, une longue dérive ou une parenthèse destructrice avant un retour "à la normale", était en fait une rupture beaucoup plus profonde. Et c’est à peu près là que j’ai décollé pour vrai.
Car ce que j’ai nommé ce jour-là, ce n’était pas juste une réalité nouvelle. C’était la fin de quelque chose. La fin d’un personnage. La fin d’un équilibre construit en mode survie. La fin de tout ce que j’avais appris à faire pour passer à travers. Ce n’était pas seulement de la compréhension. C’était l’effondrement de la structure entière qui m’avait permis de tenir jusque-là.
La vérité a frappé trop fort, trop profondément pour être digérée d’un seul bloc. Et quand je pensais être tranquillement en train de me relever, j’étais, en réalité, en train de m’effondrer.
Parce que comprendre, ce n’est pas toujours apaisant. Comprendre, des fois, ça détruit. Ça détruit l’image que tu avais de toi, des autres, et du monde. Ça détruit le sens que tu donnais à ton histoire. Et parfois, ce que ça détruit surtout, c’est l’illusion qu’il serait encore possible de continuer comme avant.
On parle du diagnostic, du mot, de l’explication. Mais on parle presque jamais de ce qui peut arriver quand cette vérité tombe sur une vie déjà fragilisée, déjà fissurée, déjà en train de céder sous son propre poids.
On parle peu de ce moment où la compréhension n’apporte pas un soulagement immédiat, mais vient plutôt confirmer qu’il n’y aura pas de retour simple à l’ancienne version de soi. On est loin d'un “après” qui soulage. C'est un après qui arrache l’âme. Car il n’y a pas de “ok, oublie tout ça, fais juste continuer comme avant”. C’est ça, la fracture. Réaliser que continuer comme avant, ce n’est plus une option… même si tu le voudrais tellement, juste une dernière fois…
Tu penses pas que ça peut te forcer à tout revoir. À revoir tes choix, tes limites, tes relations, ton rythme, et parfois ta vie toute entière.
Moi, j’ai vécu ce “après” où tu comprends que tout vient de changer pour de bon. Et malgré tout ça, le plus dur n’a pas été de comprendre. Le plus dur, ça a été de trouver un chemin pour continuer.
Parce que tu te retrouves, soudainement, devant quelque chose de très brutal : tout remettre en question, déconstruire, rebâtir, sans garantie de survivre au passage ou baisser les bras maintenant.
Moi, j’ai choisi la seule option qui me donnait encore une petite chance. Mais je ne savais pas encore que ce choix-là allait me coûter si cher.
Les mois qui ont suivi ont été les plus souffrants de toute ma vie. Des mois à tomber, à perdre tout ce qui m’avait tenu debout si longtemps, à voir où j’avais fait fausse route, à mettre un sens sur tout ce que je n’avais pas compris avant, à avaler à grandes gorgées tous mes regrets, à voir tout ce que j’aurais fait différemment si j’avais su, si j’avais compris plus tôt.
Des mois à regarder, impuissante, des pans entiers de ma vie s’effondrer, en réalisant qu’ils tenaient juste par des ficelles invisibles. Des mois à comprendre trop, trop vite, trop fort. Des mois à rester là, figée entre deux versions de moi-même. Celle qui ne fonctionne plus. Et celle qui n’existe pas encore.
J’ai flotté dans un vide abyssal, en parallèle du monde que j’avais connu. Dans un vide trop grand, trop vaste, pour ce que l’esprit peut humainement supporter.
J’ai dû laisser tomber un chemin bien tracé que je n’aurais jamais pensé remettre en question un jour. Et encaisser de plein fouet des vérités sur ma vie que j’avais toujours fuies. Il s'est passé ce qu'on pourrait qualifier de désintégration positive.
Dans mon texte d’il y a un an, je disais que j’allais “rester là un peu”. Respirer. Laisser mon cœur reprendre son rythme. Attendre de voir… La vérité, c’est que ce “un peu” aura duré presque un an.
Un an à reconstruire sans plan clair.
Un an à me redéfinir sans savoir encore qui j’étais vraiment.
Un an à me demander la personne que j’allais être « après », si j’arrivais un jour à passer au travers.
Sur le coup, ça n’a rien de positif. Ça ressemble à une fracture. À un arrachement. À un vide. À une désorganisation si profonde qu’on ne sait plus comment habiter sa propre vie. Mais avec le recul, je vois que je n’étais pas seulement en train de perdre pied. J’étais en train de laisser mourir une version de moi construite pour survivre, afin qu’autre chose puisse éventuellement émerger. Quelque chose de plus vrai. De plus conscient. De plus intègre.
Et aujourd’hui… j’y arrive enfin.
Je recommence enfin à respirer pour vrai. Parce que j’ai enfin arrêté de me forcer à être quelqu’un que je ne suis pas.
En m’isolant un moment, en me tenant loin du regard des autres, j’ai appris à me redéfinir, à me regarder moi-même, dans le blanc des yeux.
Oui, effectivement, je suis : intense, sensible, réactive, maladroite, directe, têtue, inattentive, hyperactive, désorganisée, décalée.
Mais, par-dessus tout, je suis : passionnée, intuitive, créative, innovante, audacieuse, déterminée, rigoureuse, authentique, honnête, intègre, altruiste, bienveillante, et surtout, résiliente.
Et c’est ce que j’ai choisi de mettre de l’avant dans ma vie et dans le regard que je porte sur moi-même.
Car je ne conviendrai jamais à tout le monde, mais je conviendrai toujours à quelqu’un.
Et ce que j’ai réalisé durant mon long périple avec moi-même, c’est que moi, je me vois tel que je suis, et je me conviens.
Et c’est ce qui compte le plus.
Je crois que c’est ce que ce douloureux passage avait à me faire comprendre, une fois pour toutes.
L’autisme, comme toute autre neuroatypie, ce n’est pas juste une question de sensibilisation.
C’est une question de considération.
Aujourd’hui, ça prend encore ces mots que plusieurs rejettent pour que ces gens arrivent enfin à se reconnaître et s’assumer. Des gens qui ont passé des années à se croire brisés alors qu’ils étaient en fait un berceau de richesses cachées.
Le jour où on cessera de condamner la différence, ces individus qui dépassent des cadres, ce sera là qu’on comprendra vraiment ce que signifie accepter, respecter, inclure.
Le jour où on cessera d’imposer la conformité, qu’on cessera de définir prétentieusement ce qu’on appelle la normalité, alors là, et seulement là, on pourra se prétendre sensibilisé.
Parce qu’en attendant…
Il y a encore des gens qui passent leur vie entière à essayer de survivre dans une forme d’existence qui les éloigne d’eux-mêmes un peu plus chaque jour. Jusqu’au jour où ça ne tient plus.
Pas parce qu’ils sont faibles.
Pas parce qu’ils n’ont pas essayé assez fort.
Parce qu’on ne peut pas demander à quelqu’un de respirer toute sa vie avec un genou planté dans la poitrine et s’étonner, un jour, de le voir s’effondrer.
Durant le mois de l’autisme, si tu veux vraiment en apprendre plus, comprendre plus : informe-toi, pose des questions, écoute des témoignages, échange avec des personnes autistes et ouvre-toi à l’immense variété de réalités qu’il existe. Car l’autisme, ce n’est pas toujours ce qu’on croit, ni ce qu’on voit.
Et si tu es toi-même autiste, parle nous de ta réalité. On a besoin de ta voix pour qu’enfin, chaque profil puisse être reconnu et représenté tel qu’il est.
Jessica
Fondatrice de l'ACNQ
2 avril 2026