24/08/2026
On parle du Community Land Trust Bruxelles ! 👀
Il y a une phrase qu'on entend dans toutes les bouches politiques dès qu'on parle de logement à Bruxelles, et qui a l'immense avantage de clore le débat avant qu'il ne commence : c'est trop cher, on n'a pas le foncier, on ne peut rien faire.
Sauf qu'à Bruxelles, en ce moment, 103 familles vivent dans des logements qui coûtent en moyenne 40 % de moins que le marché privé, qui resteront abordables pour les générations suivantes, et qui ont été financés avec de l'argent public. 85 autres logements sont en construction. Ce n'est pas un projet pilote enfoui dans un rapport. C'est habité, ça a des boîtes aux lettres et des poubelles à sortir le mardi.
Ce dispositif s'appelle le Community Land Trust Bruxelles. Il constitue le premier article de fond de cette série, et ce n'est pas un hasard : il ne s'agit pas d'un dispositif qui répare les dégâts, il s'agit d'un dispositif qui s'attaque à la cause.
Commençons par la cause, justement.
Le logement bruxellois n'est pas en crise, il est en effondrement organisé. La Région compte environ 41.000 logements sociaux, soit moins de 7 % du parc immobilier total. Face à cela, en décembre 2025, la secrétaire d'État au Logement Nawal Ben Hamou répondait à une question parlementaire de la députée Françoise De Smedt en avançant le chiffre de 59.096 ménages en attente d'un logement social, contre environ 50.000 un an plus tôt. Le Rassemblement Bruxellois pour le Droit à l'Habitat parle aujourd'hui de près de 60.000 ménages, avec un temps d'attente moyen de 11 ans, et parfois plus de 15.
Selon le même RBDH, un tiers de la population bruxelloise vit sous le seuil de pauvreté et la moitié entre dans les critères d'admission au logement social. Autrement dit : un Bruxellois sur deux aurait droit à un logement social, pour un parc qui couvre moins de 7 % des habitations. Le reste se débrouille sur le marché privé, où de nombreux propriétaires et agences exigent des revenus équivalents à trois fois le loyer, une pratique que le Conseil d'État a récemment validée.
Et pendant que ces chiffres s'aggravent, voici ce que fait la Région.
Début 2026, le gouvernement bruxellois annonçait la revente d'une partie du patrimoine de logements sociaux. Selon le RBDH, la perte se chiffrerait à environ 700 logements : deux bâtiments à Woluwe-Saint-Lambert et à Schaerbeek destinés à de futures reconversions, et une partie des logements neufs qui devaient être achevés en 2026, entre 300 et 450 selon les sources. S'y ajoute la suspension de tout nouveau projet de construction. La Société du Logement de la Région de Bruxelles-Capitale avait réceptionné 1.627 logements entre 2005 et 2018, puis 2.129 entre 2019 et 2025, et 776 sont attendus pour 2026. Ce chiffre record est le fruit de décisions prises il y a dix ans. Pour l'avenir, il n'est plus question de subsidier de nouveaux projets.
Traduction : on vend le patrimoine public au moment du pic historique de la demande, et on éteint la machine qui produisait le remplacement. En juin 2026, le RBDH, la Fébul, Bonnevie, SAAMO, la FGTB Bruxelles et les Équipes Populaires ont lancé la campagne « Pas touche au logement social », avec une lettre ouverte signée par une quarantaine d'associations.
Retenez ce décor, parce que c'est sur cette scène-là que le Community Land Trust prend tout son sens.
Le principe du CLT tient en une phrase : on sépare la propriété du sol de la propriété du bâtiment. Les habitants achètent leur logement. Ils n'achètent pas le terrain. Le terrain reste la propriété perpétuelle d'une structure collective, qui le met à disposition par un bail de longue durée.
Cette séparation change tout, parce qu'à Bruxelles ce n'est pas la brique qui explose, c'est le sol. La brique se construit, se rénove, s'amortit. Le sol, lui, est en quantité fixe, et sa valeur ne dépend pas du travail de celui qui le possède mais de ce que la collectivité construit autour : le métro, l'école, le parc, le commerce, la sécurité. Le propriétaire foncier encaisse une plus-value qu'il n'a pas produite. C'est la définition même de la rente.
Le CLT retire cette rente du circuit. Et il le fait de manière permanente, ce qui est la partie la plus intelligente du mécanisme.
Quand un ménage revend son logement CLT, il ne récupère pas la totalité de la plus-value. Il récupère son capital de départ et 25 % de la plus-value estimée du bien. Le CLT prélève environ 6 % au titre de ses frais de fonctionnement. Le nouvel acquéreur, lui, ne paie que le prix initial augmenté d'une fraction de la plus-value. Résultat : le logement reste abordable pour l'acheteur suivant, puis pour celui d'après, sans qu'il faille réinjecter le moindre euro de subvention publique.
Prenez la mesure de ce que cela signifie politiquement. Les aides à la propriété classiques, les déductions fiscales, les primes, les prêts sociaux : tout cela finance un ménage une fois, puis l'argent public s'évapore dans la plus-value privée à la revente suivante. Le CLT, lui, subsidie une fois et le bénéfice reste. La subvention n'est pas dépensée, elle est immobilisée dans un bien commun.
C'est exactement l'inverse de la logique qui préside actuellement à la vente du patrimoine social bruxellois.
Il faut dire d'où vient ce modèle, parce que son origine est tout sauf anodine.
Le premier prototype de Community Land Trust s'appelait New Communities Incorporated. Il a été fondé à la fin des années 1960 dans la région d'Albany, en Géorgie, dans le sillage direct du mouvement pour les droits civiques et du Black Power. Ses initiateurs, parmi lesquels le militant pacifiste Bob Swann et le militant des droits civiques Slater King, voulaient sécuriser l'accès à la terre pour les fermiers afro-américains du Sud rural, dont les baux étaient rompus et les crédits coupés dès qu'ils s'inscrivaient sur les listes électorales. La propriété collective du sol n'était pas une élégance théorique. C'était une réponse à une arme économique utilisée pour briser une émancipation politique. Le projet visait à détenir en fiducie perpétuelle près de 6.000 acres de terres.
Le modèle s'inspirait par ailleurs d'expériences de propriété communautaire observées en Inde et en Israël. Dans les années 1980, l'Institute of Community Economics l'a transposé en milieu urbain, notamment à Burlington, dans le Vermont.
Il y a donc une continuité directe, historiquement documentée, entre la lutte des fermiers noirs de Géorgie contre la dépossession foncière et les appartements de Molenbeek et d'Anderlecht dont nous parlons ici. Cette généalogie mérite d'être dite, parce qu'elle rappelle que les outils de justice sociale les plus efficaces ne sortent pas des cabinets ministériels. Ils sortent des luttes des premiers concernés, et il faut ensuite des décennies pour que les institutions consentent à les regarder.
À Bruxelles, l'histoire commence en 2008, par une initiative citoyenne portée par des associations de logement et de quartier, dont le CIRÉ. La Plateforme Community Land Trust Brussels obtient du gouvernement régional une étude de faisabilité, achevée en juin 2012, dont les conclusions sont favorables. Le ministre du Logement accorde une subvention de lancement. Le 20 décembre 2012, le Community Land Trust Bruxelles voit officiellement le jour. C'est le premier CLT d'Europe continentale. Les premiers habitants emménagent en 2015, dans neuf logements.
Quatre années d'organisation collective avant la reconnaissance publique. Ce détail compte : le CLTB n'est pas une politique publique descendue d'en haut, c'est une revendication associative que la puissance publique a fini par valider.
Le montage juridique reflète cette double nature. Une fondation d'utilité publique détient les terrains. Une asbl, mandatée par la fondation, gère le patrimoine foncier et développe les projets. Et le conseil d'administration est tripartite, à parts strictement égales : un tiers de représentants des habitants actuels et futurs, un tiers de représentants de la société civile, un tiers de représentants des pouvoirs publics.
Aucun de ces trois blocs ne peut imposer seul sa volonté aux deux autres. Les habitants ne peuvent pas transformer le trust en club fermé. Les pouvoirs publics ne peuvent pas en faire un instrument électoral. La société civile ne peut pas le confisquer au nom de l'expertise. C'est une architecture conçue pour rendre la capture impossible.
Dans une ville où le logement social vient précisément d'être éclaboussé par des affaires de gouvernance, dont celle du Foyer anderlechtois dont nous avons longuement parlé sur cette page, cette question n'est pas décorative. Le RBDH le dit lui-même dans sa campagne : les scandales de gouvernance décrédibilisent le logement social aux yeux du grand public, et cette perte de crédit est ensuite utilisée par ceux qui veulent le démanteler. Une structure conçue dès l'origine pour être ingouvernable par un seul acteur, c'est une réponse concrète à ce problème.
Concrètement, aujourd'hui, le CLTB gère 5 projets totalisant 103 logements, et 7 projets représentant 85 logements supplémentaires sont en construction. Il est actif en priorité dans les communes les plus pauvres de la Région : Anderlecht, Molenbeek-Saint-Jean, Schaerbeek.
Les habitants ne sont pas de simples acquéreurs. Ils sont associés à la conception des projets et reçoivent, avant d'emménager, une formation à l'entretien du logement et à la prise de décision collective, afin de pouvoir gérer leur immeuble en autonomie. Là encore, le contraste est frappant avec le rapport habituel entre institution et bénéficiaire, où l'on attend du second qu'il se taise et remercie.
Certains projets vont plus loin encore. Calico, à Forest, réunit 34 logements dans un habitat groupé intergénérationnel et socialement mixte, avec un projet explicitement centré sur l'accompagnement des naissances et des fins de vie. Deux studios y sont mis à disposition de personnes sans abri dans le cadre du dispositif Housing First. Autrement dit, dans le même immeuble, on accompagne le début de la vie, la fin de la vie, et le retour d'un chez-soi pour ceux qui l'avaient perdu. On peut trouver ça sentimental. Je trouve surtout que c'est une définition très concrète de ce qu'est une société.
Précisons tout de même que Calico est le projet le plus emblématique du portefeuille, ce qui ne veut pas dire le plus représentatif.
En 2023, un contrat de gestion a été signé avec la Région. Il fixe le financement public et impose au CLTB des objectifs chiffrés, dont la création de 2.000 m² de nouveaux logements par an et la garantie d'une procédure d'inscription et d'attribution transparente. Le principe du Community Land Trust a par ailleurs été inscrit dans le Code bruxellois du Logement, ce qui lui donne une assise juridique et non plus seulement une existence de projet toléré.
Maintenant, je dois être honnête, parce que cette série ne servirait à rien si elle se contentait d'applaudir.
Le CLTB, c'est 103 logements réalisés face à 60.000 ménages en attente. À cette échelle, ce n'est pas une solution à la crise du logement bruxellois, et prétendre le contraire serait malhonnête. C'est une démonstration, pas un remède.
Ensuite, le CLT reste un dispositif d'accession à la propriété. Il s'adresse à des ménages à revenus modestes, mais qui disposent tout de même d'une capacité d'emprunt. Les plus précaires, ceux qui n'obtiendront jamais un crédit hypothécaire, restent dépendants du logement social locatif. C'est pour cette raison que les associations de défense du droit à l'habitat, y compris celles qui soutiennent le CLTB, continuent de défendre le logement social comme l'instrument principal. Le CLT le complète, il ne le remplace pas, et quiconque l'utiliserait comme argument pour justifier le désinvestissement du logement social ferait un contresens complet.
Enfin, le CLTB recourt partiellement à du financement philanthropique privé, notamment via un fonds hébergé par la Fondation Roi Baudouin. Ce n'est pas un scandale, mais c'est une dépendance, et une dépendance mérite d'être nommée quand on prétend parler d'un modèle de bien commun. J'y reviendrai dans un article ultérieur consacré au financement de la solidarité.
Cela dit, ces limites ne diminuent pas ce qui compte le plus ici.
Ce que démontre le Community Land Trust Bruxelles, c'est que la propriété du sol n'est pas une loi de la nature. C'est une convention juridique, donc une décision politique, donc une chose modifiable. Pendant des décennies, on nous a expliqué que la spéculation foncière était un phénomène météorologique face auquel les pouvoirs publics ne pouvaient qu'ouvrir le parapluie. Une asbl bruxelloise, partie de rien en 2008, a prouvé le contraire dans les faits, avec des permis, des actes notariés et des gens dedans.
C'est précisément pour ça que ce modèle est précieux, et c'est aussi pour ça qu'il est fragile. Un dispositif qui prouve qu'une alternative fonctionne est plus dangereux, pour l'ordre établi, qu'un dispositif qui échoue. Tant qu'il reste petit, il reste toléré : il fait joli dans les brochures régionales et il ne menace personne. Le vrai test viendra le jour où il faudra choisir entre l'étendre massivement et continuer à vendre du patrimoine public pour boucler un budget.
À ce jour, la Région a fait le second choix.
Le sol sous nos pieds n'a été produit par personne. Il est là depuis bien avant nous et il sera là bien après. Décider qu'il puisse être accaparé, thésaurisé et revendu au plus offrant pendant que 60.000 ménages attendent, ce n'est ni naturel ni inévitable. C'est un arbitrage, renouvelé chaque année, par des gens que nous élisons.
Et 103 familles bruxelloises vivent aujourd'hui la preuve qu'on peut arbitrer autrement.
Sources :
- Community Land Trust Bruxelles, site officiel et présentation des projets d'habitat
- Région de Bruxelles-Capitale, Bruxelles Logement, « Le Community Land Trust Bruxelles (CLTB) : un modèle novateur en matière de logement »
- International Center for Community Land Trusts, étude de cas consacrée au Community Land Trust Bruxelles
- Daniela Festa, « Les Community Land Trusts : vers l'émergence de communs de l'habitat ? », Métropolitiques
- Jean-Philippe Attard, « Un logement foncièrement solidaire : le modèle des community land trusts », r***e Mouvements, 2013
- CIRÉ asbl, analyse « Le CIRÉ et les Community Land Trusts »
- Fondation Roi Baudouin, page du Fonds des Amis du Community Land Trust Brussels
- Rassemblement Bruxellois pour le Droit à l'Habitat, campagne « Pas touche au logement social », lancée en juin 2026
- Institut Bruxellois de Statistique et d'Analyse, données sur les ménages candidats à un logement social
- RTBF, « 59.096 ménages attendent un logement social en Région bruxelloise », décembre 2025
- Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles (Vivalis), Baromètre social 2025