22/12/2025
Comment la réforme du chÎmage peut alimenter le sans-abrisme féminin.
La rĂ©forme limitant la durĂ©e des allocations de chĂŽmage nâa va pas, Ă elle seule, crĂ©er le sans-abrisme fĂ©minin. En revanche, quand elle intervient dans des trajectoires dĂ©jĂ marquĂ©es par des violences conjugales souvent invisibles, et agit comme un facteur dâaccĂ©lĂ©ration.
Ces violences ne se rĂ©sument pas aux coups. Elles sont frĂ©quemment psychologiques, Ă©conomiques, administratives, sexuelles. Elles prennent la forme de contrĂŽle, dâisolement, dâhumiliation, de privation dâaccĂšs Ă lâargent, dâempĂȘchement de travailler ou de maintenir un emploi.
Dans ces situations, la dépendance financiÚre est une violence en soi et un levier central de domination.
Pour de nombreuses femmes sans emploi, lâallocation de chĂŽmage constitue alors le dernier revenu personnel, parfois le seul espace dâautonomie dans une relation contrainte. Câest dans ce contexte prĂ©cis que la rĂ©forme intervient.
1. Perte du dernier revenu personnel.
Pour ces femmes, lâallocation de chĂŽmage constituait souvent le seul revenu propre, parfois le seul levier dâindĂ©pendance dans une relation marquĂ©e par la violence Ă©conomique.
La fin des allocations supprime ce revenu individuel sans que les conditions dâun retour rapide Ă lâemploi soient rĂ©unies, notamment en cas de traumatisme, de contrĂŽle exercĂ© par le conjoint, dâisolement social ou de parcours de soins.
2. Absence dâaccĂšs effectif au RIS.
Une part importante de ces femmes nâaccĂšde pas au revenu dâintĂ©gration sociale, en raison :
* du statut de cohabitation,
* de la prise en compte des revenus du conjoint,
* ou de lâabsence de reconnaissance immĂ©diate des violences par les services sociaux.
Dans les faits, lâexclusion du chĂŽmage ne dĂ©bouche pas sur un relais automatique vers le RIS, contrairement Ă ce que supposent les raisonnements administratifs.
3. Sortie du logement sans ressources.
Face Ă la persistance des violences et Ă lâabsence de revenu, certaines femmes quittent le logement pour se protĂ©ger. Cette sortie se fait souvent :
* sans épargne,
* sans réseau familial mobilisable,
* sans solution de relogement immédiate.
Ă ce moment prĂ©cis, la rĂ©forme du chĂŽmage agit comme un point de bascule, elle retire le dernier amortisseur financier au moment oĂč le risque de rupture rĂ©sidentielle est maximal.
4. Entrée en rue et blocage administratif
Une fois en rue ou en hĂ©bergement dâurgence, la situation se dĂ©grade rapidement :
* absence dâadresse de rĂ©fĂ©rence,
* délais administratifs longs,
* démarches complexes pour rouvrir des droits sociaux,
* non-recours liĂ© Ă lâĂ©puisement, Ă la peur ou Ă la dĂ©sorientation.
Ă Bruxelles, le nombre de femmes sans abri augmente. Cette fĂ©minisation du sans-abrisme est moins visible, mais bien identifiĂ©e par les acteurs de terrain. Plus lâentrĂ©e dans la rue se prolonge, plus la sortie devient difficile, y compris pour des femmes qui disposaient encore rĂ©cemment dâun statut administratif stable.
5. Un phénomÚne connu des acteurs de terrain.
Il est Ă©vident quâaucune rĂ©forme ne peut anticiper toutes les situations individuelles. Mais ici, il ne sâagit pas dâun phĂ©nomĂšne imprĂ©visible.
Les services dâaide aux femmes victimes de violences, les associations de lutte contre le sans-abrisme, les Ă©quipes du Samusocial, des maisons dâaccueil, ainsi que de nombreux travailleurs sociaux des CPAS dĂ©crivent ces trajectoires depuis des annĂ©es : dĂ©pendance financiĂšre, violences conjugales peu visibles, rupture du logement, arrivĂ©e en rue, puis enlisement administratif.
Ces constats sont partagĂ©s, rĂ©pĂ©tĂ©s, documentĂ©s. Ils relĂšvent de lâexpĂ©rience accumulĂ©e du terrain, lĂ oĂč la rĂ©forme produit ses effets concrets. Le dĂ©calage ne se situe donc pas entre la dĂ©cision politique et une rĂ©alitĂ© inconnue, mais entre la dĂ©cision et ce qui est dĂ©jĂ su.
6. Un enchaĂźnement systĂ©mique, pas une suite de âcas individuelsâ.
Il ne sâagit pas dâune addition de situations personnelles, mais dâun enchaĂźnement de dĂ©cisions publiques insuffisamment articulĂ©es :
* réforme du chÎmage,
* conditions dâaccĂšs au RIS,
* prise en compte du ménage,
* pénurie de logements accessibles,
* délais administratifs,
* protections économiques insuffisantes pour les victimes de violences.
Pris sĂ©parĂ©ment, chaque Ă©lĂ©ment peut sembler neutre. CombinĂ©s, ils produisent des trajectoires de chute, dont le sans-abrisme est lâissue.
La rĂ©forme du chĂŽmage nâa pas prĂ©vu ces trajectoires. Mais elle les rend plus probables, plus rapides et plus difficiles Ă inverser pour des femmes dĂ©jĂ exposĂ©es Ă des violences multiples.
Ce nâest pas une exception.
Câest un angle mort structurel.
Understanding Economic Violence against Women. fiche de lâAgence europĂ©enne pour lâĂ©galitĂ© des genres (EIGE) qui explique le concept de violence Ă©conomique, comment elle coexiste souvent avec dâautres formes de violences et limite la capacitĂ© des femmes Ă acquĂ©rir et maintenir des ressources Ă©conomiques essentielles.
Disponible ici :https://eige.europa.eu/sites/default/files/documents/EIGE_Factsheet_EconomicViolence.pdf